Patrick Juvet : le rêve américain

Découvrez l’actu disco new-yorkaise au printemps 1978 et l’histoire du single « I Love America ». Une chronique qui témoigne de la réussite hors du commun de Patrick Juvet aux Etats-Unis.

Patrick Juvet
21 août 1950 | 1er avril 2021

ACTU DISCO DU WEEK-END

Au printemps 1978, l’album “GOT A FEELING“ (Casablanca/Barclay) de Patrick JUVET, arrive dans les Clubs et les disquaires new-yorkais.

La météo new-yorkaise est bien morose en ce printemps 1978. Mais un album vient illuminer le skyline discographique du moment : « Got A Feeling » de Patrick Juvet. La presse parle d’un jeune français « pop star » qui s’est associé à Jacques Morali et Henri Belolo (Producteurs de l’album et de groupes à succès comme Village People et Ritchie Family) pour sa première « sortie américaine », sur le légendaire label Casablanca (Donna Summer…). La rencontre est parfaite : les chansons composées par Patrick Juvet, interprétées avec sa voix de tête « falsetto-edged » façon Bee Gees, co-écrites avec Jacques Morali et Victor Willis (Le policier, leader de Village People) avec le talent extraordinaire du producteur Henri Belolo. Le titre phare est « I Love America », hommage affectueux au pays de Uncle Sam et oscillant du Funk à la Country, du Western au Rock & Roll.

Pour les Américains, il y a une naïveté touchante dans cette vision de la chanson  : « A magic fills the air / There’s music everywhere » (« La magie remplit l’air / Il y a de la musique partout ») qui ne serait pas aussi acceptable venant d’un natif (on parlerait alors de chauvinisme). « But in Juvet’s very slight French accent it’s quite charming » (Mais dans le très léger accent français de Juvet, c’est assez charmant), peut-on lire dans une chronique musicale. Ce mélange astucieux et bien organisé de styles sur un rythme disco, rappelle la structure de l’album du groupe Français Voyage sorti en 1977 (Orient Express, Scotch Machine, Bayou Village, Lady America, etc). Le « I Love America  » chanté en boucle, presque envoûtant comme une nappe extrêmement douce, maintient la chanson dans son ensemble, balayé par des cordes dans le pur style du Philadelphia orchestra. Un titre qui devrait être « irrésistible partout en Amérique ». 

« Got A Feeling », le morceau qui ouvre l’album, offre également une sensation de pop brillante avec un rythme bondissant qui rend la production optimiste et motivante. La presse définit aussi la version américaine remaniée du succès « Où sont les femmes ? » (composition Juvet-Jarre) devenue « Where is my woman ? » (Où est ma femme  ?) comme « Very strong » (très efficace), et parfaitement aboutie. En conclusion, un album idéal pour vite remonter la température de votre moral et préparer l’été 78 !

« I Love America ». Pochette américaine du Maxi (Casablanca)

I LOVE AMERICA :
L’histoire d’un rêve américain

L’histoire de « I Love America » témoigne de la réussite hors du commun des productions Belolo et Morali. Paru aux Etats-Unis sur le label légendaire Casablanca, le titre est en tête des hit-parades, mais aussi dans une quinzaine de pays dans le monde.

Nous étions à la fin de l’année 1977. Après avoir connu un immense succès et des « petits riens qui font des bleus au cœur » comme en témoigne sa biographie parue chez Flammarion en 2005, le chanteur Suisse Patrick Juvet part sous le soleil californien pour réchauffer son moral, bien décidé à faire la fête à Los Angeles. Un mois plus tard, son retour sur le vieux continent prévoit une escale à l’aéroport JFK de New York, mais un incident technique empêche l’avion de décoller. Changement de plan. Changement de vie, mais il l’ignore encore.

Le chanteur profite de ce contre-temps pour découvrir plus longuement la « grosse pomme ». Il est hébergé illico par une amie de la chanteuse Nicoletta, au 47e étage du plus bel immeuble résidentiel de Manhattan. Sans attendre de se reposer du « Jet-lag », l’artiste découvre la magie et la démesure du Studio 54 et rencontre Jacques Morali autour d’un verre, l’un des producteurs français les plus à la mode aux Etats-Unis, grâce à ses groupes Village People et Ritchie Family. L’auteur de « Y.M.C.A » lui propose de rencontrer « en urgence » son associé Henri Belolo.

Son plus grand tube international voit le jour en moins de vingt-quatre heures.

Quelques heures se sont écoulées depuis son arrivée à New York et Patrick a déjà rendez-vous dans l’appartement des producteurs au « Sovereign », un gratte-ciel d’habitation à Manhattan. Heureuse coïncidence, c’est aussi l’adresse où Patrick vient de poser ses valises ! Henri Belolo demande à l’auteur-compositeur suisse s’il avait envie de chanter aux Etats-Unis. Patrick Juvet confie dans sa biographie* : « C’était un peu comme si le père Noël avait offert à un gamin posté devant sa cheminée une voiture électrique ! Je devais rêver éveillé. »
Jacques Morali, en charge de la direction artistique, voulait savoir si le compositeur avait apporté de nouvelles musiques dans ses bagages. En effet, Patrick Juvet avait quelques morceaux qu’il joua volontiers au piano, sous l’œil bienveillant des producteurs. Jacques Morali l’interrompit au milieu d’une balade en lui demandant de doubler le tempo. Coup de génie du producteur visionnaire. Cette mélodie deviendra « I love America« , moins de vingt-quatre heures après l’arrivée de Patrick Juvet à l’aéroport ! Jacques écrivit un texte et trouva le titre, comme un hommage à ce rêve américain où tout est encore possible.

Dans sa biographie, Patrick Juvet raconte que tout est allé si vite que la question du contrat qui le liait à Barclay, sa maison de disques française, s’est posée dans la foulée. Cet accord était indispensable pour signer un album produit aux Etats-Unis. Fait inhabituel qui va accélérer l’aventure : les droits américains et britanniques étaient exclus de son engagement avec Barclay. À l’époque, écrit-il avec humour, peut-être que personne n’imaginait qu’il puisse réussir à l’échelle internationale. En revanche, il y eut un accord avec Barclay pour distribuer le disque en Europe. Un succès qui profita finalement à tous.

Le disque devait obtenir les faveurs du Studio 54, unique gage d’un futur succès commercial.

L’album « Got a Feeling », fut enregistré en six mois avec la plupart des musiciens qui accompagnaient le groupe Village People. Des premiers pressages furent déposés dans les bacs, mais faire connaître le disque d’un inconnu sur le marché américain allait être une opération d’une précision chirurgicale. Un titre-phare devait d’abord faire le bonheur des Clubs new-yorkais pour retenir l’attention du public et surtout obtenir les faveurs du Studio 54, unique gage d’un futur succès commercial. Aux Etats-Unis, oubliez les radios ! Elles attendent qu’une chanson disco soit plébiscitée de toute part dans les Clubs avant de la diffuser.

L’attente fut difficile et stressante pour Patrick et sa nouvelle équipe. Le DJ du célèbre Studio 54 auquel le pressage reluisant de « I love America » fut présenté maintes fois en cabine, se montrait réticent pour jouer ce disque qu’il trouvait néanmoins « pas mal ». Il a fallu une poignée de semaines pour que ce véritable roi des platines, dont les choix faisaient la pluie et le beau temps sur le marché du disque, décide de sortir « I love America » de sa pochette ! Le succès fut immédiat sur la piste, puis dans les charts américains et dès le lendemain chez les disquaires. Le disque était déjà prêt dans les bacs ! Bel exemple de professionnalisme de la part des producteurs.

« Je courais toutes les télés, heureux de humer l’effervescence perpétuelle. »

Patrick Juvet (« Les bleus au cœur », Flammarion)

Jim Burgess, alors DJ au Club Infinity de New York, un établissement qui doit son nom à un jeu de miroirs et de boules de néons qui se reflétaient à l’infini, passe déjà le disque en boucle. Il classe directement « I Love America » à la cinquième place de ses titres disco préférés, dès le 27 mai 1978. Le Graal absolu arrive grâce au Studio 54 où le DJ résident Richie Kaczor positionne la chanson à la sixième place dans son classement hebdomadaire du 3 juin 1978. Le titre est précédé par « Got to Have Loving » de Don Ray (Polydor), un autre Français, produit par l’indétrônable Cerrone ! L’ascension de « I Love America » devient fulgurante comme jamais et la première place sera finalement acquise. Patrick Juvet raconte dans son livre à la sincérité touchante : « Devenu le Frenchie à la mode à New York, comme ne pas être grisé ? De toute façon, tout le monde disjonctait, à la fin des années 1970 aux Etats-Unis. Je courais toutes les télés, heureux de humer l’effervescence perpétuelle… »

« I Love America ». Pochette Française du 45 tours (Barclay)

Le disque débarque en Europe au printemps 1978. Le public apprécie ce style de disco sophistiqué. En France, le titre n’a pas rencontré en radio la folie suscitée à sa sortie dans d’autres pays. Une exception constatée par d’autres artistes comme Cerrone, boudé dans l’hexagone alors que ses productions provoquaient un véritable engouement aux Etats-Unis. Néanmoins, le charme irrésistible et la gentillesse de l’artiste opèrent toujours et « I Love America » finit par se hisser en tête des classements Français et le top des ventes. Il sera précédé par « En chantant » de Michel Sardou (Trema). En France, les ritournelles avant tout !

Salut l’artiste.

PATRICK JUVET – I LOVE AMERICA (Numéro un, TF1 : 01/07/1978 – INA chansons)

Citations extraites du livre de Patrick Juvet “Les bleus au cœur“, paru en 2005 aux Éditions Flammarion. La citation « des petits riens qui font des bleus au cœur » est extraite de la chanson “Les bleus au cœur“ (Barclay). Paroles : Jean-Michel Jarre / musique : Patrick Juvet. Couverture : pochette américaine du titre.
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